Chaque année, les États d’Afrique de l’Ouest, leurs entreprises publiques, les bailleurs de fonds internationaux et les grands groupes privés achètent des biens, des services et des travaux pour des dizaines de milliards de dollars. Routes, hôpitaux, logiciels, études de conseil, fournitures de bureau, centrales solaires : presque tout passe par un mécanisme central, l’appel d’offres.Pourtant, ce marché reste mal compris, y compris par de nombreux entrepreneurs de la région. Cet article propose de repartir des définitions, de poser le cadre réglementaire, puis de chiffrer ce que représentent réellement les appels d’offres publics et privés en Afrique de l’Ouest, sources à l’appui.
1. Les définitions, pour partir sur des bases solides
La commande publique
La commande publique désigne l’ensemble des contrats par lesquels une personne publique (État, collectivité territoriale, établissement public, société d’État) se procure des biens, des services ou des travaux, ou confie la gestion d’un service. Elle englobe trois grandes familles :
Les marchés publics : contrats à titre onéreux conclus entre une autorité contractante et un opérateur économique pour répondre à un besoin en travaux, fournitures, services courants ou prestations intellectuelles.
Les délégations de service public (DSP) : l’autorité publique confie la gestion d’un service (eau, transport, déchets) à un opérateur, rémunéré substantiellement par les résultats de l’exploitation (concession, affermage, régie intéressée).
Les partenariats public-privé (PPP) : contrats de longue durée où le partenaire privé finance, construit et exploite une infrastructure contre paiement public ou redevances des usagers.
L’appel d’offres
L’appel d’offres est la procédure par laquelle un acheteur met en concurrence des candidats et attribue le contrat à l’offre évaluée la plus avantageuse, sur la base de critères annoncés à l’avance, sans négociation. C’est la procédure de droit commun des marchés publics dans la région. On distingue principalement :
L’appel d’offres ouvert : tout candidat peut soumissionner. C’est la règle par défaut dans les codes des marchés publics de l’espace UEMOA.
L’appel d’offres restreint : seuls les candidats présélectionnés (après pré-qualification) sont invités à soumissionner. Réservé aux prestations complexes ou spécialisées.
L’appel d’offres en deux étapes : propositions techniques d’abord, offres financières ensuite, utilisé pour les projets dont les spécifications ne peuvent être définies à l’avance.
L’entente directe (ou gré à gré) : attribution sans mise en concurrence, strictement encadrée (urgence impérieuse, exclusivité technique, défense nationale). C’est la procédure la plus surveillée par les régulateurs, car la plus exposée aux abus.
La demande de renseignements et de prix (DRP) : procédure simplifiée pour les achats en dessous des seuils de passation.
À cela s’ajoutent des procédures spécifiques aux prestations intellectuelles, comme la sélection fondée sur la qualité et le coût (SFQC, ou QCBS en anglais), standard des bailleurs de fonds pour les missions de conseil : les offres techniques sont notées, puis pondérées avec les offres financières (typiquement 80/20 ou 70/30).
L’appel d’offres privé
L’appel d’offres privé obéit à une logique différente. Ici, l’acheteur est une entreprise privée (groupe minier, opérateur télécom, banque, industriel) ou parapublique agissant dans le champ concurrentiel. Trois différences essentielles avec le public :
Liberté contractuelle : l’acheteur privé n’est soumis à aucun code des marchés publics. Il définit librement ses règles de consultation, ses critères et ses délais, dans le respect du droit des contrats (notamment l’Acte uniforme OHADA sur le droit commercial général dans les 17 États membres).
Confidentialité : pas d’obligation de publication des avis ni des résultats. L’accès passe souvent par le référencement fournisseur, les plateformes d’achat des grands groupes ou le réseau.
Négociation possible : contrairement à l’appel d’offres public classique, l’acheteur privé peut négocier après remise des offres.
Une exception notable rapproche le privé du public : les obligations de contenu local. Au Sénégal, au Niger, en Côte d’Ivoire ou au Ghana, les lois sur le contenu local imposent aux compagnies pétrolières, gazières et minières de réserver une part de leurs achats aux fournisseurs nationaux, avec des procédures de consultation formalisées qui ressemblent de plus en plus à de véritables appels d’offres réglementés.
2. Le cadre réglementaire : une architecture à trois étages
L’étage communautaire : l’UEMOA
Le socle juridique des marchés publics dans les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo) repose sur deux textes adoptés le 9 décembre 2005 :
La directive n°04/2005/CM/UEMOA, qui harmonise les procédures de passation, d’exécution et de règlement des marchés publics et des délégations de service public ;
La directive n°05/2005/CM/UEMOA, qui organise le contrôle et la régulation, en imposant notamment la séparation entre les fonctions de contrôle a priori (directions des marchés publics) et de régulation (autorités indépendantes).
Ce corpus a été complété par la directive n°04/2012 sur l’éthique et la déontologie dans la commande publique, et la directive n°02/2014 sur la maîtrise d’ouvrage publique déléguée. Ces directives consacrent les principes cardinaux : libre accès à la commande publique, égalité de traitement des candidats, transparence des procédures, et préférence communautaire (une marge de préférence peut être accordée aux entreprises de l’espace UEMOA).
La CEDEAO, qui regroupe les quinze États d’Afrique de l’Ouest (dont le Nigeria et le Ghana, hors zone franc), ne dispose pas d’un cadre aussi intégré, mais chaque pays a son propre dispositif : le Public Procurement Act de 2003 (amendé en 2016) et la Public Procurement Authority au Ghana, le Public Procurement Act de 2007 et le Bureau of Public Procurement au Nigeria.
L’étage national : codes et régulateurs
Chaque État a transposé les directives dans un code des marchés publics et créé un couple d’institutions :
Une direction de contrôle rattachée au ministère des Finances : DGMP en Côte d’Ivoire, DCMP au Sénégal, DGCMEF au Burkina Faso ;
Une autorité de régulation indépendante, chargée des audits, du règlement des différends et des sanctions : ARCOP au Sénégal et au Burkina Faso, ANRMP en Côte d’Ivoire, ARMP au Togo, au Mali et au Niger.
L’étage des bailleurs de fonds
Lorsqu’un projet est financé par la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (BAD), la BOAD ou l’Union européenne, ce sont les règles de passation du bailleur qui s’appliquent, et non le code national. Les appels d’offres internationaux sont alors publiés sur des plateformes mondiales (UN Development Business, portails des banques de développement), avec des dossiers types standardisés. Pour les entreprises, cela signifie un double jeu de règles à maîtriser : le code national pour les marchés sur budget de l’État, les directives du bailleur pour les projets sur financement extérieur.
3. Combien pèse ce marché ? Les chiffres
À l’échelle mondiale et régionale
Selon l’Organisation mondiale du commerce, les marchés publics représentent en moyenne 10 à 15 % du PIB d’une économie. Le Centre du commerce international estime que dans les pays à faible revenu, ce poids peut approcher le tiers du PIB et dépasser, dans certains pays, la moitié des dépenses publiques.
Pour l’Afrique de l’Ouest spécifiquement, la Banque mondiale estime que les marchés publics représentent environ 11,5 % du PIB de la sous-région, soit près de 80 milliards de dollars dépensés chaque année en biens, services et travaux. La Commission de l’UEMOA va plus loin : en intégrant les marchés publics, les délégations de service public et les PPP, la commande publique représenterait entre 15 et 17 % du PIB des États membres de l’Union.
Des illustrations pays par pays
Les rapports officiels publiés en 2025 donnent des ordres de grandeur concrets pour l’année 2024 :
Côte d’Ivoire : 5 510 marchés approuvés pour 1 403 milliards de FCFA (environ 2,1 milliards d’euros), en hausse de 27,3 % par rapport aux 1 102 milliards de 2023, selon le bilan présenté en Conseil des ministres et les statistiques de la DGMP. Les procédures concurrentielles (appels d’offres ouverts et restreints) représentent 66,2 % des montants approuvés. Fait notable : le nombre de PME titulaires de marchés a bondi de 62,7 %, passant de 1 108 à 1 803 entreprises.
Burkina Faso : 4 492 marchés conclus par les 37 autorités contractantes centrales pour environ 616 milliards de FCFA, contre 206 milliards en 2023, d’après le rapport d’activités 2024 de l’ARCOP. Près de la moitié de ce montant est allée aux investissements, environ 30 % aux fournitures et 14,6 % aux prestations intellectuelles.
Guinée : les autorités estiment la commande publique entre 11 et 15 % du PIB national, et le pays vient de lancer TELEMO, sa plateforme de dématérialisation des marchés publics.
Le poids considérable des bailleurs internationaux
Aux budgets nationaux s’ajoutent les financements extérieurs, qui génèrent leurs propres appels d’offres :
La Banque mondiale a approuvé, sur son exercice 2024, 11 milliards de dollars de financements pour 66 projets en Afrique de l’Ouest et du Centre (1,7 milliard via la BIRD, 9,3 milliards via l’IDA).
Le Groupe de la Banque africaine de développement a atteint en 2024 un niveau record de 11,5 milliards de dollars d’approbations à l’échelle du continent ; en 2023, l’Afrique de l’Ouest concentrait 28 % de ses approbations.
Chacun de ces projets se traduit, sur le terrain, par des appels d’offres de travaux, de fournitures et de services ouverts aux entreprises locales et internationales.
Et le privé ?
Les achats du secteur privé sont, par nature, plus difficiles à chiffrer globalement, faute d’obligation de publication. Mais certains secteurs donnent une idée de l’ampleur. Au Sénégal, le rapport 2024 de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) révèle que les transactions du secteur extractif avec les fournisseurs locaux ont dépassé 1 110 milliards de FCFA, devançant pour la première fois les fournisseurs étrangers (1 025 milliards). Autrement dit, les achats du seul secteur extractif sénégalais dépassent largement le volume annuel des marchés publics de bien des États de la région. Mines, télécoms, énergie, BTP, banque et grande distribution constituent les principaux gisements d’appels d’offres privés en Afrique de l’Ouest.
4. Les grandes tendances à suivre
La dématérialisation s’accélère. La Côte d’Ivoire a déployé SIGOMAP (Système intégré de gestion des opérations des marchés publics), la Guinée lance TELEMO, le Sénégal et le Bénin renforcent leurs portails. L’e-procurement réduit les coûts de transaction, élargit la concurrence et laisse des traces auditables, un levier majeur contre la corruption.
La transparence progresse, mais reste un combat. Les autorités de régulation publient désormais des rapports annuels, des audits et des listes d’entreprises sanctionnées. Les ententes directes restent toutefois un point de vigilance : en Côte d’Ivoire, les procédures non concurrentielles pesaient encore 32,1 % des montants approuvés en 2024, malgré une baisse.
L’accès des PME devient un objectif de politique publique. Quotas, allotissement, sous-traitance obligatoire, marges de préférence : les codes récents intègrent des mécanismes en faveur des PME nationales et communautaires, avec des résultats tangibles comme la progression de 62,7 % du nombre de PME attributaires en Côte d’Ivoire.
Le contenu local redessine les achats privés. Sous l’effet des lois sur le contenu local dans les hydrocarbures et les mines, les grands donneurs d’ordre privés structurent leurs achats locaux, publient des plans de passation et organisent de véritables appels d’offres réservés ou pondérés en faveur des fournisseurs nationaux.
5. En pratique : où trouver les opportunités ?
Pour une entreprise qui souhaite se positionner, la veille s’organise autour de trois canaux :
Les portails nationaux : marchespublics.ci (DGMP Côte d’Ivoire), marchespublics.sn (Sénégal), les bulletins officiels des marchés publics de chaque État.
Les plateformes des bailleurs : UN Development Business (devbusiness.un.org), les pages « procurement » de la Banque mondiale et de la BAD, le portail des appels d’offres de l’Union européenne, qui centralisent les avis généraux et particuliers de passation des projets financés.
Les canaux privés : référencement fournisseurs des grands groupes, plateformes d’achat sectorielles, bourses de sous-traitance liées au contenu local, chambres de commerce.
Trois prérequis reviennent systématiquement : être en règle sur le plan fiscal et social (les attestations sont exigées à la soumission), constituer les garanties financières demandées (garantie de soumission souvent comprise entre 1 et 3 % du montant prévisionnel dans l’espace UEMOA), et apprendre à lire un dossier d’appel d’offres, car la majorité des offres rejetées le sont pour non-conformité administrative, avant même l’examen technique.
Le principal obstacle reste néanmoins la fragmentation : les opportunités sont dispersées entre des dizaines de portails nationaux, de plateformes de bailleurs et de canaux privés, sans point d’accès unifié. C’est précisément ce défi qui m’a conduit à développer Gaynde Tenders, une plateforme qui centralise les appels d’offres publics et privés d’Afrique de l’Ouest pour en simplifier la veille et l’accès. Le projet est en phase finale de développement, et son lancement sera annoncé prochainement.
Conclusion
Loin d’être une simple formalité administrative, l’appel d’offres est la porte d’entrée d’un marché qui pèse environ 80 milliards de dollars par an pour la seule commande publique ouest-africaine, auquel s’ajoutent les milliards des bailleurs internationaux et des grands acheteurs privés. La région a bâti en vingt ans, sous l’impulsion de l’UEMOA, l’un des cadres de passation les plus harmonisés du continent, et la dématérialisation en cours abaisse progressivement les barrières à l’entrée.
Pour les entreprises, locales comme internationales, comprendre la mécanique des appels d’offres publics et privés n’est plus une option : c’est une compétence stratégique, au croisement du droit, de la finance et du développement commercial.
Sources et références
Organisation mondiale du commerce, portail Marchés publics : les marchés publics représentent en moyenne 10 à 15 % du PIB (wto.org).
ONU, Afrique Renouveau, « L’opportunité des marchés publics », données du Centre du commerce international (un.org/africarenewal).
We Are Tech Africa, « La Guinée lance la plateforme TELEMO pour numériser les marchés publics », estimation Banque mondiale de 11,5 % du PIB et 80 milliards de dollars par an pour l’Afrique de l’Ouest, 2026 (wearetech.africa).
RACOP (Réseau africain de la commande publique), fiche « Système de marchés publics sénégalais », estimation UEMOA de 15 à 17 % du PIB (appn-racop.org).
Gouvernement de Côte d’Ivoire, communiqué du Conseil des ministres du 9 avril 2025 ; DGMP, statistiques officielles 2020–2024 (marchespublics.ci) ; Sika Finance et Agence Ecofin, bilans 2024 des marchés publics ivoiriens.
ARCOP Burkina Faso, rapport d’activités 2024, présenté le 21 octobre 2025 (arcop.bf) ; Burkina24, Libreinfo, Minute.bf.
Banque mondiale, page régionale Afrique de l’Ouest et du Centre, exercice 2024 (banquemondiale.org).
Banque africaine de développement, Revue annuelle sur l’efficacité du développement 2026 et Rapport annuel 2023, portefeuille régional (afdb.org).
ITIE Sénégal, rapport 2024 présenté le 23 décembre 2025 (allAfrica).
UEMOA, directives n°04/2005/CM/UEMOA et n°05/2005/CM/UEMOA du 9 décembre 2005 ; directive n°04/2012/CM/UEMOA ; directive n°02/2014/CM/UEMOA (droit-afrique.com, dgcmef.gov.bf).